Partie 2
Avec l’essor des technologies comme le cyber-espionnage, l’intelligence artificielle ou les drones, le renseignement semble se déshumaniser. Pensez-vous que cela change la nature même du métier d’officier de renseignement ? Pensez-vous que le renseignement humain (communément appelé HUMINT) a encore sa place dans les conflits modernes ?
Il s’agit de deux métiers différents ayant le même but : apporter à nos dirigeants les informations essentielles pour anticiper leurs décisions. Les nouvelles technologies ne vont que s’intensifier et il y aura de plus en plus de techniciens, d’informaticiens, de spécialistes de ces techniques. Il y a déjà plus de trente ans on disait que 95 % des informations recherchées étaient dans le domaine public. C’est sans doute encore vrai. Mais même s’il n’y avait plus qu’un pour cent à trouver, ce serait le un pour cent les plus difficile à acquérir. Recruter une source humaine peut prendre des mois, parfois des années et les machines ne savent pas le faire. Cela demande un investissement en termes de temps et des personnels importants avec des contraintes que ne connaissaient pas nos anciens : les caméras qui se multiplient partout ; la reconnaissance faciale et le documents infalsifiables qui compliquent le travail des officiers traitants.
Le renseignement humain a encore, et aura toujours, sa place. Seulement, il sera plus compliqué et risqué.
Quels aspects réalistes de ce métier souhaitez-vous transmettre à travers vos romans ? Y a-t-il des stéréotypes que vous cherchez à déconstruire ?
Je vous renverrai à l’une de mes précédentes réponses. James Bond, OSS 117, SAS, entre autres, ont donné une fausse image du métier. Bien qu’elle puisse être dangereuse tout est fait pour qu’une mission ne « dérape » pas. Dans les services on évalue tous les risques possibles (en en oubliant forcément un…), on recherche les cas conformes et non-conformes, on essaye de protéger au maximum l’agent. Généralement, ce sont les sources qui prennent le plus de risques. Entre parenthèses, le danger est beaucoup plus grand quand vous êtes « consultant » privé et il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir « très chaud » au cours de mes pérégrinations. Vous en retrouverez certaines dans les anecdotes dont vous parliez précédemment.
L’espionnage implique souvent des dilemmes moraux, des jeux de manipulation voire des trahisons. Qu’est-ce qui, selon vous, rend ces dilemmes captivants pour le lecteur ?
Je pense que nous sommes tous un peu voyeur. Là, on entre dans le domaine de la psychologie.
Le lecteur se met à la place du héros et souhaiterait parfois sortir du carcan des règles et s’identifier, dans sa vie quotidienne qu’il trouve morne, au personnage du roman. C’est du fantasme : on aimerait le faire, mais c’est pas bien donc on regarde les autres le faire.
L’une des raisons de ma démission de la DST a été le refus de ma hiérarchie de protéger une de mes sources qui s’est retrouvée dans une situation désespérée. Mentir, trahir, manipuler des gens qui vous croient un ami n’est pas une chose facile. Mais c’est à ce prix que l’on obtient des informations qui sauvent des vie, du moins dans le domaine du terrorisme.
Parmi vos romans, y en a-t-il un qui incarne le mieux votre vision du monde du renseignement, et un autre qui reflète le mieux votre carrière ?
C’est difficile de répondre. Comme je l’ai déjà dit, je me projète dans mes personnages. Certains d’entre-eux sont des personnes que j’ai connues mais que j’ai totalement maquillées.
Je crois que le roman dans lequel je me suis le plus investi est le dernier, Le piège ottoman.
C’est également celui qui selon moi, reflète le plus le monde un peu glauque du renseignement.
Y a-t-il aujourd’hui des pays, des régions ou des conflits qui vous inspirent particulièrement pour un prochain roman ?
Les régions qui sont troublées ne manquent pas : Sahel, Afrique centrale ou de l’Est ; Taïwan ; l’Ukraine et une possible escalade ; le Moyen-orient si passionnant. Mais il n’y pas que le terrorisme et la cyberguerre qui nous menacent : la grande criminalité et la corruption à tous les niveaux intéressent également les services de renseignement. Ce dernier sujet m’inspire et il est probable que le prochain roman aura l’union des mafias comme sujet. Un Yalta du crime en quelque sorte…
Vos futurs romans continueront-ils d’explorer les intrigues internationales et les coulisses du renseignement ?
L’actualité va trop vite et pour Le piège ottoman j’ai dû le réécrire plusieurs fois avant de finalement décider de m’arrêter car notre monde évolue trop vite et la Turquie d’aujourd’hui n’est déjà plus celle que je décris. Enfin, presque…
Une chose est sûre, mon prochain livre sera un roman d’espionnage.

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